CLEO LEQUENNE

Chatte d'appartement

Mon journal
Ma mère m'embête !

26 novembre 2006

      

 

          Ma mère m’embête en ne cessant de me répéter qu’elle reçoit des messages de mes correspondants qui s’étonnent de n’avoir pas de mes nouvelles, et surtout des charmes de ma prose. Je la soupçonne fort d’être poussée à me faire écrire plus par les humains de mes amis félins que par ceux-ci eux-mêmes. Mais bon ! tant pis ! Si ce que j’écris les caresse à rebrousse poils, ils n’auront qu’à s’en prendre à leur indiscrétion. Et, attention ! qu’ils ne me censurent pas avant communication à mes sœurs et frères félins.

          Parmi les raisons de mon retrait, d’ailleurs studieux, de ces temps derniers, il y en a une qui tient à mes proches humains. N’ai-je pas à la suggestion de mon Père humain envoyé une belle impression de mon Journal aux Goncourt, et il n’a même pas eu une voix, alors que ce qu’ils couronnent me paraît chaque année dépourvu de tout intérêt. Et puis, toujours à sa suggestion, j’ai postulé à un fauteuil à l’Académie française.  Vous me direz qu’il n’y a jamais eu de chat à cette grande Académie, bien que ce soit un lieu dont les membres dorment comme nous de longs après-midi. Mais pendant des siècles il n’y avait pas non plus de femmes, et maintenant il y en a quelques-unes. Alors pourquoi pas des chats ? Et s’il est trop tard pour le chat Murr, et même pour celui de Soseki, dont je n’ai pas le nom sous les yeux et que c’est son humain qui a eu le culot de signer ses Mémoires, sous le titre Je suis un chat,  pourquoi pas moi. Et bien « bernique » : recalée ! Mais je vais continuer à postuler. Na !

          Bon ! Je vous ai dit que c’était une raison, il y en a donc d’autres. Oui ! Une autre, c’est la santé de ma petite sœur Judith. Je ne sais pas ce qu’elle a, mais à coup sûr une petite santé. Voilà t’il pas que notre Mère a prétendu qu’elle avait été empoisonnée par de vilains produits ménagers de lavage du sol répandus par une femme de ménage, et qui lui avaient fait une vilaine plaie à une patte et la faisait vomir tout le temps. Moi, j’ai une autre idée. Je crois qu’en fait elle a sniffé ce produit. Elle est tout à fait du genre de cette jeunesse d’aujourd’hui : tête en l’air et toujours prête à se précipiter si elle voit une occasion de faire une çonnerie. Si ça avait été un empoisonnement, pourquoi qu’on n’auraient pas été empoisonnées Lola et moi ? Et ce qui me confirme cela, c’est qu’après un passage à la clinique de Mme Fradin, où, sans doute pour ne pas faire de scandale, on a parlé d’allergie, on n’a fait que lui changer de drogue. Passer de la dure à la douce, ça se fait comme traitement, n’est-ce pas ? Voilà maintenant qu’elle avale des trucs qui s’appellent « anxiolytiques » qui lui font battre nos records de sommeil et lui font faire des rêves merveilleux, où elle se voit en grand chat botté dans un palais avec des humains tout petits qui lui apportent les mets les plus rares, comme de la souris aux noix muscades, des salades d’herbe à chat aux lardons d’opossum, et même des abats de Chinois mangeurs de chats à la ciboulette, bref des tas de trucs pharamineux dans des plats en or. D’après ce qu’on m’a dit, c’est  tout à fait le même effet que l’opium. Bon ! Ca vaut mieux que l’empoisonnement du genre espion russe tué par un plus espion que lui.

          Puisque je parle  de Judith, autant passer aux discussions que nous avons eues, elle, Lola et moi, à la suite de ce que se racontent de leur côté nos parents humains à propos de l’intelligence des chats en général et des nôtres en particulier. A leur avis, de nous trois, c’est Lola qu’ils trouvent la plus intelligente, sous prétexte qu’elle est toujours collée devant la télévision, et est capable de regarder un film tout entier s’il y a des tigres-chats ou des oiseaux, voire des animaux préhistoriques qui n’existent même plus, et aussi parce que, quand les parents lui parlent, elle répond toujours – la lécheuse ! -  des petits « ouins ! » approbateurs et polis, tandis que Judith et moi on ne leur répond pas quand on n’a rien à leur répondre, puisque, la plupart du temps, ils parlent pour ne rien dire.

   

          Bon ! Moi, ils m’accordent la moyenne (manquerait plus qu’on ne tienne pas compte que c’est tout de même moi qui écrit un Journal !). Mais la pauvre Judith, c’est tout juste s’ils ne la tiennent pas pour un peu débile, alors quelle a fait une découverte que je lui recommande vivement de faire breveter : elle a inventé le reposoir de menton pour le repos assis. Je ne vous raconte pas des craques ; je vous en donne la preuve : la voici ci-dessous faisant une démonstration.

 

                                                    

 

         Mais laissons ces problèmes privés, et le culot qu’ont ces humains à parler de nous comme s’ils nous étaient supérieurs. Comme je le disais l’autre jour dans une conversation entre nous trois : « Comme supériorité, certes, ils ont celle de la force, mais je voudrais les voir face à face avec un tigre. »

          Et Lola a ajouté : « Et les éléphants – j’ai vu ça à la télé - ils sont beaucoup plus forts qu’eux ! ».

          Judith a voulu modérer les choses : « On doit tout de même leur reconnaître d’être rusés, et d’avoir inventé un tas de choses. »

          Moi, j’ai tranché : « Le fait qu’ils sont des êtres inférieurs se manifestent par les cinq sens.  La vue ? Ils ne voient pas la nuit ! L’ouie ? Ils n’entendent que les sons qui nous crèvent le tympan ! Le goût ? Ils mangent des choses dégueulasses ! L’odorat ? Minable ! Le toucher ? Certains, grâce à nous, parviennent à caresser correctement, mais si l’on pouvait faire des statistiques… Psychiquement, ils sont agités, perdent un temps fou à faire des choses sans importance, mais sont incapables d’attraper une proie à la course. J’en passe ! »

           Judith a demandé : « Mais, n’est-ce pas pour ça qu’ils ont compensé en inventant un tas de trucs que nous avons captés à notre usage ? »

           J’ai approuvé : « Oui ! Nous touchons là un problème métaphysique. Dans sa grande sagesse, Bubastis les a créés avec toutes leurs infériorités et leurs capacités pour que nous ayons des fauteuils et des coussins dans des appartements bien chauffés en hiver, et qu’ils nous apportent l’offrande  de nourritures que nous n’avons ainsi pas besoin de chasser, ce qui nous permet de nous reposer à notre aise. »

          Et c’est Lola qui a conclu : « Soyons donc bons avec eux. Et pardonnons leur les défauts de leur condition peu enviable. Comprends-tu Cléo pourquoi je suis si indulgente avec eux ? »

          Bon ! Elle a peut-être raison, et moi pas toujours bon caractère.